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LARZAC 2003

Le 9 août, Midi Libre titre « Au présent du Larzac » qui, pour lui, ne se conjugue pas au passé, mais uniquement au présent, et montre que si le causse fête les trente ans d’une résistance audacieuse, c’est déjà d’autres résistances qu’il est question. Le Larzac demeure en prise avec l’actualité, celle qui oblige à rester sur ses gardes. « Sur ces deux cents hectares d’herbe sèche que longe une nationale 9 saturée, c’est tout le paysage militant né de l’influence larzacienne qui s’est rassemblé dans un village presque instantané. Un village ouvert aux quatre vents de la contestation, un village à l’image d’autres mondes possibles, où l’on prend le temps de débattre, de lire, d’échanger des idées avec respect. [...] La force du Larzac est peut-être de ne jamais se trouver là où on l’attend. »

Grande marée sur le plateau. Une véritable marée humaine, exprime La Dépêche du Midi, faisant resurgir l’image de José Bové, huit jours après sa sortie de prison, qui rebondit comme un Robin des Bois et qui a réussi le tour de force de réunir deux cents mille personnes pour un grand rassemblement de protestation, une vedette dans le grand vide politique de l’été. José Bové qui, selon le journal, a mis la pression sur le gouvernement, le sommant d’organiser un grand débat sur l’OMC avant le sommet de Cancun. La veille du rassemblement, le porte-parole du gouvernement, François Copé, a renvoyé José à ses moutons, expliquant que « le Larzac 2003, n’avait d’autre but que d’empêcher toute réforme et de paralyser la société française. » Le président du conseil régional Midi-Pyrénées, quant à lui, a donné un avis favorable à la tenue de "Larzac 2003", a fait voter une subvention de cinquante mille euros pour le rassemblement et a passé l’après-midi sur le site. Jean-Louis Soûles, délégué général d’Attac, exprimait : « nous voulons convaincre nos concitoyens pour qu’ils se mobilisent sur des idées et non sur des incantations, et multiplier le nombre de personnes à même de porter le message ». « "D’autres mondes sont possibles" était la devise inscrite sur les tee-shirts », écrit encore La Dépêche. « Le plateau du Larzac, trente ans après le premier rassemblement contre l’extension du camp militaire, est redevenu cette fournaise où bouillonnent les idées. Et tous les espoirs. »
Pour Yves Thérard, du Figaro, dans son édito « L’écho du Larzac », les deux cents mille participants étaient là plutôt pour danser avec Manu Chao que pour réfléchir à l’avenir de la planète. « On peut sourire de cette foire aux luttes, de ce barnum de la contestation. Toutes les causes se mélangent au risque de se contredire et de s’annuler. Mieux vaut pourtant rester à l’écoute, il pourrait sortir un jour quelque chose qui ne dit pas encore son nom. » Le journaliste interpelle les responsables politiques de gauche et de droite qui ont tout à redouter du succès de "Larzac 2003". « Ce ne sont pas eux qui parlent de la rentrée sociale, ce ne sont pas eux qui évoquent la place de la France dans les négociations internationales, ce ne sont pas eux qui proposent un autre monde, c’est José Bové, grand gourou médiatique, qui parvient à se faire entendre quand Hollande, Fabius et les autres cherchent le talisman de leur popularité. »

En coulisse, Guy Bedos boit du petit lait, selon Le Figaro. « Je suis venu parce que je suis père de famille. Je veux que mes enfants soient fiers de moi. Ici c’est un jour d’espoir. » La député UMP de l’Essonne, Nathalie Kosciusko-Morizet, a un tout autre regard. « Il y a beaucoup d’ambiguïté dans ce rassemblement. Le "Larzac 2003", c’est d’abord un grand spectacle permanent et sans grand contenu. »

Dans l’éditorial du Monde du 12 août, le leader de la Confédération Paysanne apparaît sur un terrain politique que les partis de gauche comme de droite semblent lui avoir abandonné, presque sans combat. « José Bové est parvenu à cristalliser des craintes, des mécontentements et des revendications qui sourdent au plus profond de notre société. [...] La gauche peine à faire entendre ses voix discordantes. Le succès de José Bové irrite la droite, mais Jacques Chirac dit partager ses inquiétudes sur les excès de la mondialisation. » Dans le même édito, il est encore noté que la mobilisation de centaines de milliers de personnes sur le Larzac, ne signifie pas qu’elles seront prêtes à descendre dans la rue, lors de la rentrée sociale de l’automne. D’autant que les objectifs des manifestants peuvent se révéler contradictoires.

« Les altermondialistes vont animer la rentrée sociale », titre encore Le Monde dans sa page "société-politique". « Les organisateurs de "Larzac 2003 " en sont persuadés, la rentrée sociale s’est faite ici, sur le Larzac. » Et le leader de la Confédération Paysanne lance le départ des luttes pour les semaines à venir, demandant aux opposants à la mondialisation et aux adversaires des réformes de la droite de « mettre nos gouvernements sous contrôle citoyen ». Il donne plusieurs rendez-vous dans la rue, notamment pour faire échouer le sommet de l’OMC à Cancun. « II y a trente ans, lors de manifestations contre l’extension du camp militaire, le mot d’ordre était "Gardarem lo Larzac". Le slogan que nous garderons de ce rassemblement, c’est "Gardarem la terra", exprime encore José Bové. »

Selon les journalistes, les orateurs et organisateurs avaient du mal à contenir leur émotion devant le succès du rassemblement qui s’est déroulé sans heurts. Ils citent les raisons de la colère des altermondialistes : la libéralisation des services publics, le démantèlement des droits sociaux, la réforme du système des retraites, la décentralisation, la répression policière, les brevets sur le vivant, la surconsommation, etc.
Ambiance. « Sur le terrain, la chaleur est étouffante. Autour des stands, le sol est propre. La chasse à l’ombre et à l’eau bat son plein. On ne refuse pas une gorgée à son voisin... » « C’est aussi un geste militant de souffrir du manque d’eau et de la chaleur, c’est le quotidien des pays pauvres. Ça fait réfléchir, avant de rentrer dans nos maison confortables » exprime Jeanine, 54 ans, venue du Nord avec sa fille.
Constatation. « Nombre de participants ont dormi à terre, dans leur voiture ou pas du tout. Mais les visages sont souriants. Ni la saleté, car pas de douche, ni les kilomètres de marche, n’ont entamé leur moral. Le plus dur était de choisir entre les forums, les films, les spectacles et les concerts », concluent Gaëlle Dupont et Raphaëlle Besse-Desmoulières.

Dans son article, « Les pèlerins d’un autre monde », Claude Askolovitch, du Nouvel Observateur, définit l’altermondialisme comme un messianisme qui parle d’un monde où l’économie asservit les hommes. Mais les citoyens vont le sauver. Eux seuls. « Le rêve du Larzac nourrit quelques cauchemars. Pour la droite, une France tissée de mouvements sociaux additionnés aux contestations portées à incandescence. Pour la gauche, une situation à l’italienne, où la droite gouvernerait à l’abri d’une fracture de la gauche entre radicaux altermondialistes et modérés socialistes. Cauchemar de tous, le pire, un univers où les politiques professionnels n’auraient plus d’importance, ni leurs jeux, ni leurs rites, ni leurs élections. L’autre monde possible ? Celui où ils n’existeraient plus. »

Jean-Claude Guillebaud, dans l’hebdomadaire La Vie, souligne le feu des dernières grèves et mouvements sociaux et l’éclatant succès du rassemblement du Larzac. « Dans l’histoire, l’action des hommes obtient parfois des résultats à l’insu des hommes eux-mêmes. Pour preuve la nouvelle "radicalité" des altermondialistes permet au système de se corriger. » II dénote ensuite à propos de José Bové et des actions très radicales qui l’ont conduit en prison, qu’il se trouve plusieurs dizaines de chercheurs et généticiens spécialisés qui ont publié un texte de soutien nuancé. « Nous devons reconnaître, en tant que scientifiques, que l’action des anti-OGM aura été fort utile à la recherche scientifique elle-même. [...] C’est en effet cette mobilisation hétéroclite, mais déterminée, qui aura contribué à ramener sur terre, si l’on peut dire, nos dirigeants et décideurs. Faute de cela, ces derniers auraient continué d’être victimes du fantasme (idiot) de la "mondialisation heureuse ". »